Après l'article « l'empire du doute » le voyage du doute n'est pas terminé, loin de là...
Sans doute est-il aussi long et incertain, empli de vicissitudes, que celui vers la Vérité qui est tout à la fois son aboutissement rêvé et son envers.
Mais que signifie précisément ce Sans doute mis en tête de la phrase précédente ? Un tic de langage ( d'écriture ) ? Une hésitation ? Une quasi certitude ? Un cheminement de la pensée ? C'est ce que ce nouvel article vise à explorer, à interroger. Comment une telle expression constitue-t-elle une torsion plus qu'une tension entre le croire et le savoir, que la philosophie oppose souvent, susceptible de dessiner un chemin de l(a)’(in)certitude ?
Car tout me semble se jouer là, dans une alchimie où l'incertitude sans le vouloir se mue en certitude comme le plomb en or. Que peut à voir cette alchimie du doute avec une possible angoisse existentielle ?
Et encore une fois, que cela peut-il bien avoir à faire avec le doute cartésien qui tire sa force de son évanescence. Quelle est la nature exacte de « l'illumination » du Cogito cartésien ? En effet si Pascal était au centre de notre réflexion sur « l'empire du doute » , on s'appuiera ici paradoxalement sur Descartes et l'ambiguïté existentielle du doute méthodique.

Qu'est-ce qui nous pousse à l'usage de cette expression pour le moins équivoque… sans doute… Y a-t-il doute ou non alors ? N'y a-t-il pas là l'envie, l'objectif de faire pencher la balance du côté de l'affirmation, mais sans certitude absolue de sorte qu'un « ? » final demeure, ne peut être éludé, d'autant plus insistant que l'interlocuteur lui restera du côté du doute éventuellement. Le « sans doute » ouvre alors une proposition, une hypothèse que l’on souhaite partager, tout en avouant, suggérant la possibilité que l'on n'en soit pas totalement persuadé, convaincu, laissant place à la discussion, à l'examen. « Sans doute… » ; n'y a-t-il pas là la trace laissée dans l'énonciation d'un cheminement de la pensée qui peine à faire sa place au doute, cherchant à l'évacuer même, sous la pression d'une envie d'affirmation ou le croire le dispute au savoir. S’y manifeste comme dans un lapsus, une vérité enfouie dans cet inconscient pour ainsi dire philosophique où le croire et le savoir s'emmêlent, s'interpénètrent comme pour écarter, conjurer ce moment crucial de l'époké où l'acte philosophique s'institue. Dans « l'empire du doute » je proposais un voyage philosophique dans cet âge classique où était reprise à nouveaux frais la question du doute, dans cette tension de la philosophie moderne qui avec Descartes cherchait à s'extraire de la pensée scolastique pour ouvrir de nouveaux horizons à la raison - à la fois rationnelle et humaniste. Démarche à laquelle Pascal opposait les forces de la résistance du pari de la foi en un Dieu tout-puissant et caché. L'article faisait la part belle aux ambiguïtés subtiles et révélatrices des pensées pascaliennes quant à la puissance corrosive du doute dans son rapport aux différentes formes d'expression de la vérité (divine). Pour Pascal, le doute ne pouvait étendre indéfiniment son empire, car nécessairement tôt ou tard arrêté par la nécessité impérieuse de la foi, inscrite dans la nature même de l'homme avec Dieu. Il opposait alors le doute existentiel constitutif de l'homme en recherche de Dieu au (pseudo)doute méthodique que proposait Descartes dans la recherche d'une vérité d'un autre ordre, non plus divine, mais simplement philosophique. Non plus le règne de Dieu, mais celui de la Raison. Cependant cette réduction de Descartes au cartésianisme, c'est-à-dire à une pensée essentiellement rationaliste, opère comme une volonté de rupture avec l'esprit encore religieux de son temps ou du moins avec l'hégémonie du religieux encore prégnante alors. Mais encore faut-il pour valider ou non cette rupture indiquée et stigmatisée par Pascal, et tous les hommes de Foi, inscrite (voire sanctifiée) dans les livres d'histoire de la philosophie, comme pour fonder un acte inaugural de la nouvelle philosophie moderne, examiner plus avant la place de Dieu dans la pensée de Descartes, en deçà même du système cartésien qui en est sa dérivée « scolastique moderne » (académique). C'est ce que fait Lydia Jaeger dans un article très stimulant « Quelle place pour Dieu dans le doute cartésien ? » . Elle rappelle que le cogito cartésien, la fondation de sa propre existence en tant que « je » par l'acte même de penser, n'est que la première brique, indispensable dans la pensée de Descartes, à fonder tout un édifice dont la portée se situe quelque part entre philosophie, sciences et théologie. Ce qui est en jeu pour Descartes, c'est la démonstration de la distinction de l'âme et du corps, de l'existence du monde et surtout celle de Dieu. Ce qui se joue dans la certitude du Cogito, c'est la preuve ontologique de Dieu. Cependant, Lydia Jaeger fait remarquer que cet ordre démonstratif, dès son énonciation, a soulevé des objections : Comment peut-on dériver l'existence de l’Etre parfait qu’est Dieu de l’être imparfait qu’est l'homme, fût-il un être pensant ?Reste que dans l'esprit de Descartes, dans l'exposé du « Discours de la méthode » que l'on lit aujourd'hui plus volontiers comme un manuel pour fonder et guider la raison scientifique, Dieu occupe la place déterminante. Sans lui, aucune pensée rationnelle ne pourrait être assurée selon Descartes.« La raison de nous dict point que ce que nous voyons ou imaginons […] soit véritable. Mais elle nous dicte bien que toutes nos idées ou notions doivent avoir quelques fondements de vérité ; car il ne serait pas possible que Dieu, qui est tout parfait et tout véritable, les aient mises en nous sans cela. » ( Discours de la méthode)Comme le note Lydia Jaeger, « l'origine créationnelle de la pensée humaine assure un accès suffisant à la vérité pour parvenir à la connaissance ». Seule l'existence de Dieu induite par le Cogito « empêche de sombrer dans le scepticisme », et transmute le doute hyperbolique en doute méthodique.Une telle démonstration qui ouvre un instant la possibilité de douter même de Dieu, est une hypothèse risquée au temps de Descartes, et alors vite refermée . Elle laisse cependant place à d'autres objections logiques quant à sa fermeture en une sorte de « cercle cartésien » : le cogito fonde l'existence de Dieu, qui fonde la possibilité même du Cogito...Le jeune théologien et philosophe janséniste Antoine Arnaud, soulèvera ainsi de l’aveu même de Descartes les objections les plus pertinentes, mettant en garde comme le fera Pascal lui-même, que dans ce cercle de la pensée, Dieu puisse au final faire pâle figure, en quelque sorte arraisonné par l'esprit-raison de l'homme en lutte contre le doute.Cette controverse à fleuret moucheté dit bien à la place du doute au cœur de la définition du rapport de l'homme à Dieu.« Car, comme le remarque fort judicieux Saint-Augustin au chapitre 15 de l'utilité de la croyance, il y a trois choses en l'esprit de l'homme qui ont entre elles dans un très grand rapport, et semblent quasi naître qu'une même chose, mais qu'il faut néanmoins très soigneusement distinguer, à savoir : entendre, croire et opiner. »Antoine Arnaud objection en méditation physique métaphysique de Descartes
« Croire » pour A. Arnaud se distingue bien de savoir (entendre) et se comprend comme la foi qui émane de l'autorité de Dieu - comme sa grâce - et qu'il s'agit avant toute chose de défendre contre « ceux qui penchent aujourd'hui vers l’impiété »L'approche de la perspective de Descartes est tout autre, et opère un saut dans l'inconnu, dans le baroque, selon le philosophe Tibaut Gress qui décrit les Méditations Métaphysiques de Descartes dans son livre « Descartes et la précarité du monde » (https://books.openedition.org/editionscnrs/49325 ) comme une expérience véritablement méditative, ambigüe, troublante, à la limite du religieux et de la folie plus que de la métaphysique. Comment est-il possible de se tenir ainsi aux limites d'une sorte de schizophrénie, dans l'idée que même l'expérience sensible et corporelle serait irréelle ; que le rêve et la réalité se confondraient ? Tout se passe comme si Descartes cherchait à dépasser son trouble face à une certaine inconsistance du monde à l'épreuve des sens. En tout cas, c'est la thèse intéressante (provocante ?) que défend Tibaut Gress lorsqu'il la résume ainsi :
"ce dont témoignent les premières lignes de chacun des grands ouvrages de philosophie publiés est moins la primauté du doute dans l’entreprise philosophique que la restitution d’une expérience métaphysique : ce qu’il y a de premier chez Descartes, ce n’est pas la certitude selon laquelle il faut douter du monde, c’est-à-dire des connaissances sensibles, des impressions ou des savoirs reçus, mais bien l’expérience de l’extrême précarité de ce qui nous entoure. Sans cette expérience inaugurale, sans ce sentiment d’insécurité foncier que procure le monde, sans cette impression d’inconsistance radicale du monde qui nous laisse nus et esseulés, nous ne pouvons guère pratiquer le doute de manière efficace. En d’autres termes, ce que nous voulons dire est que, s’il exact que le doute constitue, du point de vue de la méthode, la première étape en vue de fonder une science certaine, il ne constitue pas pour autant l’expérience première requise pour philosopher"
Ainsi donc, le doute n'apparaît-il pas premier chez Descartes, alors qu'il est mis en avant par les promoteurs de la philosophie moderne -les cartésiens- comme l'acte primordial de la méthode. Ce qui est premier, c'est l'expérience pour ainsi dire spirituelle de la précarité du monde, qui constitue aussi le point de départ de la sensibilité-pensée baroque dans laquelle Tibaut Gress ressitue Descartes. Dans l'article "Maya le voile d'Isis", je notais la tension qui travaillait philosophes et scientifiques dans leur rapport au réel, depuis l'Antiquité à la modernité la plus contemporaine ; entre ceux qui à la manière du scepticisme radical, pyrrhonien, à l'instar des sagesse orientales, faisaient de l'apparence le seul réel accessible; dénuant pour ainsi dire sa réalité à la Réalité, réduite à n’être qu'un voile, une illusion - Maya ; et ceux qui cherchaient un accès au réel du Réel, en dépit des apparences trompeuses. Si Descartes peut être considéré comme un point de départ, c'est parce que le premier, il est à la fois à manifester son trouble face à un réel obscur, trompeur ; et à vouloir trouver et ouvrir une porte de la connaissance du réel.Cette porte c'est le doute… qu'il s'agit de franchir de dépasser. Cependant le chemin qui est dessiné dans les Méditations métaphysique est tortueux. Il apparaît presque comme un voyage de la conscience dans des états modifiés entre rêve et réalité évanescente. Pour cela il ne faut pour Descartes se fier à rien de ce que l'on pense savoir, car ce ne sont là que des « opinions reçues en créance » pour reprendre son vocabulaire. Savoirs et croyances sont alors au point de départ confondus ; et il convient d’en faire table rase. Pour cela même Descartes doute de tout. Encore lui faut-il trouver à sortir du doute, à être « sans doute », à établir des « certitudes claires et distinctes » au-delà du « bon sens » (c'est-à-dire pour Descartes des « fausses évidence ») , au-delà des controverses sans fin des philosophes, qui fondaient souvent de manière peu fiable les« autres sciences » . Tout le début de la première méditation dit bien ce trouble du réel et de la difficulté à s'assurer de la clarté de sa raison, de n'être pas fou, insensé, extravagant. Il faut lire les Méditations métaphysiques en suivant les indications que donne Descartes, non d'une traite comme une un simple exercice de réflexion logique que l’on serait pressé d’achever, comme un exercice de pensée gratuit ; mais en se glissant pour ainsi dire dans ses pantoufles, en se mettant en repos dans un poêle ( référence), comme une véritable méditation sur le sens du monde et de sa propre présence au monde, jour après jour. Cela vaut la peine alors s’imprégner de longues citations, comme pour se mettre dans le bain et d’en saisir l’étrangeté presque dérangeante pour l'esprit (logique).
"Mais peut-être qu’encore que les sens nous trompent quelquefois touchant des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre néanmoins beaucoup d’autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connoissions par leur moyen : par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrois nier que ces mains et ce corps soient à moi ? si ce n’est peut-être que je me compare à certains insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu’ils assurent constamment qu’ils sont des rois, lorsqu’ils sont très pauvres ; qu’ils sont vêtus d’or et de pourpre, lorsqu’ils sont tout nus ; ou qui s’imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. Mais quoi ! ce sont des fous, et je ne serois pas moins extravagant si je me réglois sur leurs exemples.« Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir, et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit que j’étois en ce lieu, que j’étois habillé, que j’étois auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ! Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je branle n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions ; et, en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors. »
La méditation continue ainsi à se développer jusqu'à interpeller l'existence de Dieu, incertain, bon ou trompeur mais si puissant qu'il pourrait troubler toute connaissance possible :
« Toutefois, il y a longtemps que j’ai dans mon esprit une certaine opinion qu’il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j’ai été fait et créé tel que je suis. Or, que sais-je s’il n’a point fait qu’il n’y ait aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j’aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois ? Et même, comme je juge quelquefois que les autres se trompent dans les choses qu’ils pensent le mieux savoir, que sais-je s’il n’a point fait que je me trompe aussi toutes les fois que je fais l’addition de deux et de trois, ou que je nombre les côtés d’un carré, ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l’on se peut imaginer rien de plus facile que cela ? Mais peut-être que Dieu n’a pas voulu que je fusse déçu de la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois, si cela répugnoit à sa bonté de m’avoir fait tel que je me trompasse toujours, cela sembleroit aussi lui être contraire de permettre que je me trompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu’il ne le permette. Il y aura peut-être ici des personnes qui aimeroient mieux nier l’existence d’un Dieu si puissant, que de croire que toutes les autres choses sont incertaines. Mais ne leur résistons pas pour le présent, et supposons en leur faveur que tout ce qui est dit ici d’un Dieu soit une fable »
Suivre ainsi Descartes dans les circonvolution de sa pensée confronte à la déliquescence de toute connaissance, et de l'interpellation même d'un dieu puissant mais caché, bon et trompeur, sorte de « malin génie » selon son expression. C'est le suivre pour ainsi dire au confins de la raison, sans savoir jusqu'où le doute est possible et où il doit s'arrêter ; et si cela même est possible. C'est d'une certaine manière un mauvais trip comme on en parle lors des expériences hallucinées sous psychotropes.
« Je supposerai donc, non pas que Dieu, qui est très bon, et qui est la souveraine source de vérité, mais qu’un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper ; je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et toutes les choses extérieures, ne sont rien que des illusions et rêveries dont il s’est servi pour tendre des pièges à ma crédulité ; je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang ; comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses ; je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connoissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement : c’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu’il soit, il ne me pourra jamais rien imposer.Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine paresse m’entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire ; et tout de même qu’un esclave qui jouissoit dans le sommeil d’une liberté imaginaire, lorsqu’il commence à soupçonner que sa liberté n’est qu’un songe, craint de se réveiller, et conspire avec ces illusions agréables pour en être plus longtemps abusé, ainsi je retombe insensiblement de moi-même dans mes anciennes opinions, et j’appréhende de me réveiller de cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses qui auroient à succéder à la tranquillité de ce repos, au lieu de m’apporter quelque jour et quelque lumière dans la connoissance de la vérité, ne fussent pas suffisantes pour éclaircir toutes les ténèbres des difficultés qui viennent d’être agitées »
On le comprend cette première méditation est douloureuse pour Descartes ; et le pari du doute laborieux au point qu'il pourrait y préférer une sorte de sommeil dogmatique dans la fausse connaissance du monde. Comme le remarque Tibaut Gress dans le podcast des « chemin de la philosophie » (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/descartes-sur-table-4-4-le-monde-mis-en-doute-6615380 )
« Ce qui est très paradoxal c'est que le « je » qui va produire l'expérience est amené à se défaire lui-même. Il est amené à se noyer lui-même, et il va aller jusqu'à la possibilité d'anéantir son propre moi, puisque le moi ne sera véritablement conquis que dans la deuxième méditation. Toute la première méditation laisse l'existence du moi dans l’indécision. Si le lecteur reproduit fidèlement le cheminement de que Descartes propose, normalement il devrait arriver jusqu'à douter de l'existence de son propre moi » .
L'alternative pour Descartes est de trouver coûte que coûte un point d'ancrage pour lui, à défaut de la Foi en Dieu. Ce sera le cogito, qui à y regarder de près est une Foi en l'homme et en sa capacité à penser. A s'enfoncer « le délire » des Méditations métaphysiques, on comprend bien toute l'importance pour l'esprit à traverser-dépasser le doute, à passer la porte. Rester dans le doute, dans un entrebaillement, consécutif à ce sentiment de précarité, d'inconsistance du monde pourrait conduire à une angoisse existentielle, telle qu'elle a été décrite dans La Nausée par Sartre. Comme le montre Tibaut Gress, les Méditations, le Discours de la méthode de Descartes se présentent moins comme une technique à suivre pour faire face, que comme une possibilité offerte aux hommes de s'en sortir ( du doute) , d'affermir leur esprit et leur raison. Il y a là une voie qui se situe entre humanisme et (auto)(philo)thérapie. (on y reviendra lors de prochains articles...)En renonçant à la seule Foi pour fonder sa propre existence et son être au monde au profit d'un usage méthodique et contrôlé de la raison, Descartes ouvre la voie à la philosophie du sujet ; et l'expérience laborieuse des Méditations l’atteste, à une première forme d'existentialisme humaniste, dont le risque est bien celui de ne pas réussir à sortir du doute, et de connaître le tunnel de l'angoisse. Des philosophes comme Sartre dans la lignée de la phénoménologie husserlienne elle-même développée en écho de Descartes, proposeront une posture enjoignant à l'homme d'exercer sa liberté pour produire le sens de son existence ; mais force est de convenir que cet impératif n'est pas nécessairement accessible à tous les hommes. Comme le constate nombre de psychothérapeutes le doute qui appartient à l'homme comme l'une de ses spécificités, peut devenir pathologique, sous la pression émotionnelle de la peur de faire de mauvais choix. Dans l'épidémiologie des maladies mentales le doute pathologique peut être rangé parmi les trouble obsessionnels. https://www.centroditerapiastrategica.com/fr/dubbio-patologico-disturbo-ossessivo-2/
Si l’on suit Heidegger dans « Etre et temps », l'angoisse existentielle est l'état authentique du Dasein (être-là) ; état qu'il va chercher le plus souvent à masquer par des activités inauthentiques, des préoccupations qui font l’existence ordinaire. Cette fuite permanente n'est pas sans faire penser au « divertissement » de Pascal qui y voit la manière dont les libertins fuient la misère d'une existence sans dieu. Le Dasein pour Heidegger dans son existence quotidienne fuit l'existence elle-même dans ce qu'elle peut avoir d'intrinséquement angoissante. Comme l'écrit Philippe Cabestan dans un article « Angoisse existentielle, angoisse pathologique » : « ce devant-quoi l’angoisse s’angoisse, c’est l’être-au-monde lui-même : dans l’angoisse, le Dasein se rapporte à la totalité de l’étant et découvre un monde qui surgit dans son étrangeté »
Une telle expérience se retrouve chez Pascal lorsqu'il écrit « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » .
N'est-ce pas aussi ce à quoi Descartes se confronte, lorsqu'il reprend ses interrogations existentielles dans la méditation seconde :
« Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucuns sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque chose ? »
La question pour Descartes, au cœur de cette méditation métaphysique, est bien celle du comment est-il possible de sortir de cette angoisse existentielle pour ainsi dire commune à l'homme sensé, avant qu'elle ne l'anéantisse ? Ce qui apparaît à Descartes c'est alors ce qu'on pourrait appeler un « vertige de la pensée » qui est l'expression de ce que ce sera chez Kierkegaard et Sartre le « vertige de la liberté » qu'il résorbe dans l'affirmation du « JE » pense ( cogito ).Pour Descartes, c'est le « cogito », pour d'autres moins philosophe ce sont des tocs ( Troubles Obsessionnel Compulsif ). Il s'agit de se rassurer par la mise en place de comportements ritualisés qui fonctionnent comme des moyens de conjurer l'incertitude, le doute devenu maladie pathologique. Le livre de Giorgio Nardone et Giulio de Santis « Anatomie du doute - du doute pathologique au doute stratégique » décrit bien ce processus. Quelque soit notre puissance de raisonnement l'illusion que nous cherchons ordinairement de pouvoir contrôler toute chose, peut s'effondrer face à l’impossibilité de maîtriser le hasard des événements susceptibles de nous affecter profondément. Comme le remarquent les deux auteurs, le doute possède deux faces : « d'une part, l'utilisation du doute et du sens critique pour parvenir à des conclusions sûres et, de l'autre la foi dans des vérités révélées qu'elles soient scientifiques, idéologiques ou religieuses » . Plus encore pour eux : « ces deux positions sont les deux faces d'une même médaille ». Cependant, de la même manière que la foi ne peut nous éviter de faire face avec responsabilité à certaines situations, la pure raison rationnelle peut nous embarquer dans certaines circonstances dans des chemins déraisonnables. Comme le remarquait « l'aliéniste » du début du 19eme siècle Étienne Esquirol, « ce que nous appelons "folie" correspond à un processus par l'intermédiaire duquel, en partant de prémisses fausses et en recourant à une logique rigoureuse, on aboutit à des conclusions erronées » .
Le cogito de Descartes ne pourrait-il pas être le résultat d'un tel processus ? Et la répétition à l'envie de la formule « de sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant cette proposition : Je suis, j'existe est nécessairement vrai, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois à mon esprit »Mais que se passe-t-il si je ne me répète pas la proposition régulièrement ? Est-ce que je cesse d'exister ? De quoi basculer dans un toc d’auto-persuasion d’exister... La question reste de savoir trouver un point d'équilibre, en sorte que les rituels qui nous aident à faire face aux incertitudes de la vie ou même à l'incertitude elle-même en soi, ne deviennent pas dysfonctionnels, c'est-à-dire dérangeant pour le fait même de vivre, en créant des situations inextricables et toutes sortes de maux physiologiques et ou des états de stress et d'anxiété pathologiques.
Pour conclure nous pouvons revenir à cette expression « sans doute », et comprendre comment elle peut s'inscrire dans un processus psychologique de régulation de notre rapport au monde, au jeu des connaissances et incertitudes qu’il suscite en nous. Parmi ces petits rituels de conjuguration, il est possible que l'usage du « sans doute » ait son utilité, pour se donner de la force dans l'expression de nos pensées, qu'elles soient de l'ordre des croyances, des désirs, tout autant que des hypothèses incertaines. Cela peut paraître anodin, ordinaire, mais un usage intensif de la formule peut être l'indicateur d'une fragilité psychologique, où le « sans doute » dit tout le doute de l'expression.
En conclusion de cette encore longue méditation sur le doute, je suis tenté de penser avec les autres psychothérapeutes et philosophes que le doute constitue le fond de notre condition humaine, et que nous cherchons sans cesse, et sans jamais y parvenir parfaitement à l'éteindre, à le juguler, par une soif de savoir. Le « je sais que je ne sais rien » delphique-socratique ne peut être invalidé par cette accumulation infinie des connaissances des sciences, tant elles ouvrent sans cesse de nouvelles interrogations comme autant de défis à notre raison réflexive, tout à la fois pour notre joie et notre inquiétude. Jamais vraisemblablement ne pourrons-nous combler ce gouffre de la séparation avec la nature que notre raison opère et que creuse en permanence cette « libido scienti ».
Et en forme d’énigme pour une prochaine fois… : nous restons marqués par la pomme d'Adam, qui est aussi la marque de notre raison réflexive, et qui nous pousse éternellement vers les confins de nos origines sans véritable espoir de les atteindre un jour.
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