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"Tu as fini ta soupe ? ... Alors va laver ton bol !"

Dernière mise à jour : 24 août 2018

Nous voici plongé par ce koan zen, au coeur de la question du "Bien être au quotidien", du rapport qu'il peut y avoir entre le moment de la pratique d'une activité visant à cultiver son bien être et tous les autres moments qui le précédent et le suive. Y aurait-il un temps privilégié pour prendre soin de soi, qui pourrait s'extraire des activités quotidienne ? Un moment du "souci de soi" qui permettrait de contrebalancer ou d'évacuer les soucis, l'ennui, le stress de la vie quotidienne ? Ou peut-on imaginer la possibilité d'une conception du "bien être" qui nous ouvre au "bien vivre".

Mais revenons un instant sur ce koan - une sorte d’énigme irrationnelle que l’on installe dans son esprit et que l’on va laisser mûrir jusqu’à l’apparition de l’évidence - voici l'une des formulation de ce koan en entier :

" un moine interroge le maître Chao-chou : je suis novice, s'il vous plaît enseignez-moi " " tu as fini ta soupe de riz? " demande le maitre. "Oui "répond le moine. Alors Chao-chou tranche :"va laver ton bol". À ces mots, le jeune moine s'éveille. "

Sans doute a-t-il soudain compris, que la pratique formelle du zen et de la méditation n'est pas simplement un temps séparé, ne tient pas dans les paroles des enseignements, ne se réduit pas aux rituels "religieux" ou de "dévotion". "Va laver ton bol" est un moyen on ne peut plus zen d'indiquer la nécessité de vivre ici et maintenant. Le moine a fini son déjeuner, il doit porter son attention sur le présent.

Le soin, le bien-être est ainsi soumis à l'épreuve du quotidien comme le met bien en évidence Françoise Bonardel, dans son petit livre "Prendre soin de soi" (voir le post précédent "Et moi, émoi"), dans une sorte de tension entre la volonté de "se sentir bien" et l'ambition d'atteindre "le bonheur".

Dans notre société où tout va vite, soumis à "la tyrannie de l'urgence", on entend souvent dire qu'il autant difficile que nécessaire de prendre du temps pour soi. Et il n'est pas rare non plus que ceux qui ont réussi à trouver le temps pour faire "le plein de bien-être" ont le sentiment de remplir le tonneau des Danaïdes. Mettons de côté, la question du coût qu'il peut y avoir pour accéder à certaines pratiques de bien-être, en particulier dans le domaine des soins du corps qui sont souvent mis en avant dans les magazines de santé : pensons plutôt à la marche dans la forêt, dans la nature, la méditation, sont à la portée de tous. Ces pratiques sont ressourçantes mais "on ne peut pas marcher dans la nature, méditer en permanence, on n'a pas que cela à faire dans la vie" me direz vous. Oui, c'est la vie ! même si on a le sentiment comme Rimbaud que "la vraie vie est ailleurs". Oui, la voie est vraisemblablement ailleurs : peut-être dans la ritualisation du quotidien, dans notre capacité à faire de toutes choses de notre vie un rituel, ainsi de la vaisselle aussi.



La référence aux "rituels", ne doit pas inquiéter, les sociologues, les psychologues ont longtemps penser qu'ils inclinaient à des conduites stéréotypées, voire aliénantes limitant la liberté individuelle, ces chercheurs comprennent mieux maintenant tout leur intérêt dans la régulation de notre être au monde comme le note l'un de ces chercheurs "ils matérialisent les sentiments et tissent nos liens sociaux [...] ils constituent la trame du sens de nos actions". Le recours à la notion de rituel peut permettre d'évoquer deux choses qui peuvent apparaître contraires : l'installation d'une activité dans une habitude qui confine alors à l'automatisme et à la quasi-inconscience cognitive de ce que l'on fait (conduire par exemple ou encore faire "encore !" la vaisselle (quand ce n'est pas le lave vaisselle), ou nettoyer ou ranger ou faire les courses...). Ainsi on comprends bien que mettre en place de nouvelles pratiques qui visent le bien-être peuvent demander un effort, de la volonté, de la répétition nécessaire à l'entraînement, pour que cela s'inscrive grâce aux vertus de la plasticité cérébrale dans de nouvelles habitudes de vie. Le risque c'est que le sentiment de bien-être puisse aussi s'échapper de notre conscience.

Si le rituel peut ainsi apparaître comme la simple et finalement triste répétition d'un acte jusqu'à en perdre le sens, il réfère à l'origine à une dimension sacrée de l'acte. C'est donc dans le maintien en toute conscience du sens de l'acte ritualisé que l'on peut maintenir le bien-être au quotidien. C'est là "la présence d'esprit" et la "présence à l'instant" qui est le principe de celui qui cueille le jour ("carpe diem"). Ainsi le morne ennui de la répétition des jours, peut être transmuté en sentiment d'éveil à chaque nouveau jour. Ainsi peut-on enchaîner en toute conscience les micros-rituels de notre journée : le rituel du réveil et de la salutation du jour, le rituel de la méditation formelle avec toutes ses variantes possibles selon les pratiques et les croyances, le rituel du petit déjeuner, le rituel de la toilette, le rituel du départ au travail avec les bisous à son conjoint, ses enfants, le rituel de l'arrivée au travail avec le salut aux collègues, le rituel de l'ouverture de sa boite mail, le rituel de la pause café, le rituel de la respiration profonde lorsqu'on sent la colère, l'énervement, la fatigue monter... etc jusqu'au rituel du coucher.



La pratique de l'assise méditative, doit alors être bien comprise comme davantage qu'un moment isolé, précieux de bien-être avant de retourner à l'agitation du monde. Par l'entrainement à l'attention au souffle, elle est un moment d'un patient apprentissage (qui peut être laborieux) d'une compétence à l'attention à toutes choses, les plus anodines et les plus subtiles, y compris et surtout hors du temps même de la méditation formelle.


Ainsi faire de chacune des activités qui composent notre journée, l'occasion d'une conscience de l'instant présent, voire pour certaines d'un rituel en conscience ; d'une méditation de l'activité du corps et de l'esprit, peut permettre d'aller au delà de la simple recherche de "se sentir bien" qui abreuve à puits sans fond la soif de l'ego. Ainsi peut-on atteindre la quiétude d'un sentiment d'unité avec la totalité de notre vie, et comprendre ainsi que "prendre soin de soi" c'est rechercher la connexion au grand Soi en soi, y compris en lavant nos bols.


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​© 2018 adapté par Thierry Raffin. Créé avec Wix.com

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