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Est-ce si sûr ?

Dernière mise à jour : 7 janv. 2020

« J'en suis sûr ! ». Le ton est affirmatif, et sans appel. Pas facile d’en démordre. Nous sommes ainsi pris bien souvent (trop souvent ?) dans des certitudes dont il nous est difficile de sortir. Et pourtant on peut (peut-être ?) entendre au fond de soi, dans cette trop forte affirmation l'ombre d'un doute. « Est-ce si sûr ? ». Comment peut-on être sûr ? Nos pensées, nos réflexions, nos jugements, sont-ils la réalité, la vérité ? Mais dans une première approche, la question se pose d'abord bien sûr de savoir au nom de quoi nous devrions en sortir, douter, remettre en cause ces pensées, ces certitudes confortables, rassurantes… pourquoi devoir lâcher nos certitudes ? Sont-elles une prison ? Pourquoi ne serait-il pas aussi une protection voire une libération ? Voire tout cela en même temps. Avec cette interrogation des certitudes nous voilà plongés au cœur d'une des questions les plus difficiles (spécifiquement.) pour l'homme : celle de la vérité, et de nos croyances, et de l'adéquation ou non entre ces deux ordres de la pensée. Car, pour que l'une et les autres s'établissent il nous faut l’usage de la pensée réflexive - le fameux « je pense donc je suis » de Descartes, expérience décisive dont il semble difficile de se départir, de remettre en cause. Alors est-il possible, souhaitable ( et comment alors ?) de passer d'une certitude à une autre plus adéquate., serait-ce cela le chemin de la croyance à la vérité ?

Cette question de la certitude me taraude depuis longtemps (mais je suis bien sûr ;-) de n'être pas le seul). C'est d'ailleurs l'une des questions premières de la philosophie que l'on définit souvent comme la recherche de la vérité : que puis-je savoir ? Comment établir en moi des connaissances, c'est-à-dire un rapport aux choses et aux êtres qui soit sûr (non douteux), dont je puisse m'assurer de la vérité ?

Les stoïciens dans l'Antiquité grecque avaient leur théorie à ce sujet. En héritiers de Socrate, ils enseignaient le principe de devoir examiner nos représentations, nos pensées immédiates, nos sensations, de les interroger, de ne pas les tenir pour vraies par le simple fait qu'elles se présentent à nous spontanément. Pour eux, la première impression n'est pas nécessairement la bonne. C'est le principe de « suspendre son jugement » - l’époché – (https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89poch%C3%A8) .

Ainsi pour Zénon de Cithion, le fondateur du stoïcisme, « le sage ne doit pas donner son assentiment de façon précipitée à chaque représentation qui se donne à lui ».

Les stoïciens suivaient ainsi Socrate qui affirme face à l’obscurité des choses du monde qu'il savait juste qu'il ne savait rien. Les philosophes « sceptiques » dans cette ligne de pensée font du doute une règle même de la pensée ; affirmant que nous ne pouvons jamais être véritablement assurés d'aucune chose. Sextus Empiricus l’un des philosophes sceptiques à la suite de Pyrrhon, y voyait même, non pas un motif d'inquiétude par rapport au réel mais au contraire la véritable source de la quiétude, de la sérénité de l'âme.

Mais une telle attitude, une telle affirmation nous apparaissent sans doute très éloignées de notre « volonté de savoir », telle qu'elle a été promue dans notre modernité scientifique. Et pourtant, nous avons tous l'expérience ordinaire de faire le constat a posteriori que nous nous sommes trompés alors que l'on était quelques temps auparavant "sûr et certain"... C'est aussi l'expérience pratique et philosophique de Descartes dans sa "Première méditation philosophique" de se méfier des certitudes et de la nécessité de douter (voir les deux petites vidéos de Luc Ferry sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=Z5hcdL8k8Is et https://www.youtube.com/watch?v=8vghyOovFAs ). Dans son « Discours de la méthode », dans ses « Méditations métaphysiques » , Descartes affirme ainsi l'importance du « doute radical » comme méthode pour trouver un chemin vers des certitudes qui pourraient s'imposer à la pensée, et « établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences » (premier paragraphe de la Première Méditation). Il sortira de ce doute méthodique par le fameux « cogito » dans la Deuxième Méditation (après le Discours) :


« de sorte qu'après avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition « je suis, j'existe » est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois dans mon esprit »

À partir de là, Descartes voudra établir sur cette connaissance première de l'existence, la preuve de l'existence de Dieu (Méditation 3eme) et le raisonnement scientifique (Méditation 4eme).


Mais tout le monde n'est pas Descartes, et notre ambition quotidienne n’est sans doute pas, ni théologique, ni épistémologique. Notre inquiétude peut apparaître plus prosaïque. Mais à bien y réfléchir peut-être tout aussi essentielle : comment conduire notre vie au jour le jour, selon des principes qui peuvent fonder un véritable bonheur ? Oui allons à l'essentiel !


Je vous propose pour avancer un peu sur cette question de l'établissement pratique de nos certitudes sur la voie du bonheur de faire à nouveau un petit détour par Spinoza. J'y fais souvent référence, en citant son maître livre « l'Ethique ». Cette fois-ci je m'appuierai sur l'un de ses traités de jeunesse, particulièrement intéressant pour notre interrogation visant à s'assurer des « biens véritable » pour « bien vivre » : « le Traité de la Réforme de l'Entendement ». Un titre qui peut nous apparaître un peu compliqué, mais qui cherche juste à établir « la meilleure voie à suivre pour atteindre à la vraie connaissance des choses » (c'est là d'ailleurs son sous-titre). Commençons donc par en citer la première phrase qui constitue aussi tout le premier paragraphe (donc un peu longue…) mais si belle dans la justesse de son ton :


« Quand l'expérience m’eut appris que tous les événements ordinaires de la vie sont vains et futiles, voyant que tout ce qui était pour moi cause ou objet de crainte, ne contenait rien de bon ni de mauvais en soi, mais dans la seule mesure où l'âme en était émue, je me décidai en fin de compte à rechercher s'il n'existait pas un bien véritable et qui pût se communiquer, quelque chose enfin dans la découverte et l'acquisition me procureraient pour l'éternité la jouissance d'une joie suprême et incessante »

Dans un premier temps Spinoza fait en quelque sorte l’aveu qu'il a partagé une première certitude que nous offre la société : « ce qui nous occupe le plus souvent dans la vie » - et qui veut que seul que ce que l'on estime « comme le souverain bien, peut se résumer à ces trois choses : la richesse, les honneurs, et le plaisir sensuel »

Il dit même qu'il a cherché à préserver cette première certitude car il pouvait apparaître « déraisonnable de renoncer à du certain pour quelque chose d'encore incertain »… Bref il faisait sienne cette maxime de la prudence comment disait ma grand-mère : « un tien, vaut mieux que deux tu l'auras ». Comme le reconnaît Spinoza « l'esprit est tellement diverti par ces trois choses qu'il peut à peine penser à quelque chose à quelque autre bien ». Alors comment voir que ces « biens certains » donnés comme appâts au désir des hommes, constituent en fait un obstacle, un empêchement ?

Comment rompre avec nos certitudes, ouvrir son esprit, sa vie à une autre conception des choses ? Avec Spinoza, nous sommes loin de l'éclair de génie du « cogito » cartésien, sorte « d’eureka » éclairant d' un nouveau jour l'existence. La démarche proposée est davantage existentielle. Elle opère par un chemin sinueux, où les bifurcations qui se présentent, fournissent autant de moments de doutes et d'hésitations. Pour Spinoza, il est cependant possible de s'en sortir à condition de « réfléchir à fond ». Il s'agit de peser le pour et le contre, car selon lui, de nouvelles certitudes peuvent se faire jour en ordonnant les biens, en mettant les « biens fini »s sous la bannière du « bien véritable », notant que « bien et mal ne se disent que relativement » . Ainsi Spinoza note aussi « que le gain, le plaisir sensuel ou la gloire ne sont nuisibles que si on les recherche pour eux-mêmes, et non comme moyens en vue d'une autre fin ».

Passer d'une certitude à une autre apparait donc possible, au prix cependant d'un véritable travail de la pensée. Cependant cette possibilité ouvre de nouvelles interrogations :

- Tout d'abord le fait de quitter une certitude pour une autre, n’affaiblit-il pas la force de cette nouvelle certitude ? Qu’une certitude puisse s’effriter ainsi peut en effet insinuer un doute quant à la solidité des certitudes et réouvrir le front du scepticisme ou à tout le moins celui du relativisme.

- Et puis, dans ces conditions d'incertitudes de l'inter-certitudes, cet effort nécessaire pour se séparer des choses auxquelles on tenait et qui apportaient une certaine quiétude vaut-il la peine ? Quelle raison trouver à une telle ascèse spirituelle qui nous fait sortir d'une zone de confort ?


Pour Spinoza si un tel mouvement de la pensée possible est souhaitable, c'est que l'expérience qu'il procure ouvre de nouveaux horizons de Joie véritable. Cette expérience qu’il découvre alors c'est « l'union de l'esprit avec la nature totale ». Ainsi, au-delà des plaisirs, des richesses et des honneurs, il lui apparaît que le « bien véritable » est dans le « vivre ensemble » qu'il définit à son époque avec ses mots en déclarant :


« voilà donc la fin vers laquelle je tends : acquérir cette nature supérieure et tenter que d'autres l’acquièrent avec moi ; cela fait partie de mon bonheur de donner mes soins à ce que beaucoup d'autres comprennent comme moi, de sorte que leur entendement et leurs désirs s'accordent avec mon entendement et mes désirs. »

Cette nouvelle certitude est le résultat d'un chemin de pensée et un chemin d'être, donc d'une expérience intérieure. Tout le Traité de la Réforme de l'Entendement vise à baliser pas à pas ce chemin dans une sorte de démonstration. Mais en vérité, il m'apparaît à la lecture que nous sommes souvent à suivre ainsi Spinoza (mais c'est aussi vrai pour Descartes) dans une sorte de longue et infinie méditation. Car Spinoza nous accompagne ainsi comme un guide dans l'accès à ces vérités qui sont dès l'origine contenues en nous, et qui prennent sens dans l'essence même de notre Etre qu'il appelle le « conatus » - cette force qui nous pousse irrésistiblement, comme pour chaque être vivant de la nature, à persévérer dans notre être, à nous écarter des passions tristes, pour cultiver plutôt les passions joyeuses qui augmentent « notre puissance d'agir » selon les mots de Spinoza. Nous pourrions dire aujourd’hui notre « être au monde », notre « bonheur ».

Ainsi cette question initiale de savoir comment démêler le « vrai » du « faux », de passer d'une certitude peu avérée dans le bienfait des biens périssables à une certitude véritable, « suprême » pour Spinoza, tient dans cette capacité humaine que nous avons - et qu'il convient d'exercer par l'usage de l' « entendement », à nous connecter à nous-mêmes et aux autres êtres vivants, à la « nature totale » pour Spinoza., c'est-à-dire au « bien véritable » qui exprime nécessairement sa vérité en nous.


Nous pouvons comprendre aussi qu'il n'y a pas d'un côté le faux, l'erreur, l'illusion qu'il faudrait absolument rejeter, mais plutôt un rapport inadéquate, inapproprié, à la nature des choses, du monde - et qu'il est possible de transformer, de réformer grâce à une plus juste compréhension qui nous libère, en ouvrant de nouveaux horizons dans lesquels notre être grandit.

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​© 2018 adapté par Thierry Raffin. Créé avec Wix.com

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